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Rencontre avec Leonard Cohen
Interview par Albert Labbouz
 
Paris, le 29 juin 2001
Traduction et adaptation: Dr Marc Gaffié

Interview

Un échec invincible

Interview de Leonard Cohen par Albert Labbouz

Albert Labbouz : Patrice vous demande… Nous savons tous à quel point vous aimez la France : Joan of Arc, Le partisan, Edith Piaf et bien d'autres artistes…
Leonard Cohen : Plus que ça même… Mes enfants étaient élevés ici. A Paris et dans le Lubéron.

A.L : Qu'est-ce que vous aimez le plus en France ?
L.C : Silence, il réfléchit Le plus ? ça c'est difficile parce que…

A.L : c'est Patrice qui a concocté cette question. Il vous connaît très bien Patrice.
L.C : ça c'est difficile… Peut-être Sharon peut répondre parce qu'elle adore Paris. Moi, La France n'est pas vraiment un pays vraiment étrange, même si je ne parle pas français. Cela fait longtemps que je connais la France, Il y a quelque chose de très familier. C'est très difficile de choisir parmi les choses familières. Le fait qu'elles soient familières exclut un choix.

A.L : En choisir un c'est oublier plein d'autres…
LC : C'est comme si je devais choisir entre un grand crème ou un crème ( c'est ce qu'il a commandé et qui est posé devant lui.) Sourires…

A.L : le premier album dédié à vos chansons était chanté par Graeme Allwright… C'est quelqu'un que vous connaissez.
L.C : Oui…

A.L : Maintenant en 2001, quel regard vous avez sur ces adaptations ?
L.C : Oh, j'adore tout ce qu'il fait, Graeme.

A.L : Il a très envie de vous téléphoner
L.C : Oui… oui… il faut que je lui parle, c'est certain

A.L : Question c'est la deuxième. En voyant le titre de votre prochain album, je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux DIX Nouveaux Commandements.
L.C : Ah oui, oui. Moi je n'y ai pas pensé, mais j'ai pensé à la harpe du Roi David. Elle avait 10 cordes.

A.L : J'ai bien senti que le chiffre 10…….
L.C : Oui… c'est juste.

Arrivée de Sharon Robinson. Présentation.
A.L. : Qu'est ce que vous aimez le plus en France, Sharon Robinson ?
S.R: I love the language, the culture, the architecture, the lay-out of the city, you know, the city is very beautifully designed.

A.L (A Leonard).Est-ce que vous pensez que les sites webs qui vous sont dédiés sont utiles à vos admirateurs et puissent être aussi utiles aux jeunes générations à vous découvrir ?
L.C : Oui, moi je crois que les sites sont déterminants. C'est le témoin que les choses tournent parce qu'avec moi, il n'y a pas beaucoup de publicité, je reste tranquille presque à l'arrêt pendant des années et c'est par les sites que je peux, pas uniquement rester en contact avec d'autres, mais avoir des nouvelles, avoir des échos de mon travail.
Plus loin dans l'interview, Leonard dira, à propos des sites qui lui sont dédiés, ces quelques mots sur la " Concordance " de Marie Mazur :
" Il y a même une Concordance où vous pouvez grâce au moteur de recherche, à partir d'un simple mot, trouver les références de mes poèmes, romans et chansons qui contiennent ce mot "

A.L : En fait, ce sont les sites qui ont maintenu le lien entre vous et ceux qui vous aimaient. C'est ça qui vous a, si je comprends bien ce que vous me dites, fait comprendre que vous existiez encore pour d'autres, ailleurs dans le monde.
L.C : Oui. Je sais. Ça c'est - comment dit on ? écho ? C'est un écho très précis et très doux pour moi.

A.L : En tous cas, on est très touché surtout le site francophone de Patrice Clos (site auquel je participe) que vous nous communiquez comme ça des choses, nous ça nous fait chaud au cœur à chaque fois.
L.C : Oh merci beaucoup, et je m'adresse bien sûr la aussi à Patrice…

A.L Est-ce que vous avez un message pour les lecteurs francophones.
L.C : Aux lecteurs francophones, à vous et à Patrice, j'adresse mes meilleurs sentiments, ma gratitude pour tout ce que vous avez fait pour moi, car vous avez fait beaucoup.

A.L : Patrice travaille dur à ça vous savez…
L.C : J'y suis très sensible, car je sais comme toute chose est difficile à bâtir dans ce monde. Bien faire est un tel travail ici-bas. De cet effort, cette attention pour moi, cette dévotion, je suis profondément touché et je veux dire ici combien j'apprécie Patrice, et lui dis au passage que je suis parfaitement au courant de tout ce qui se fait pour moi. Je lui répète : Merci !

A.L : C'est nous. C'est nous qui vous remercions beaucoup Leonard. Vraiment. Vraiment.
On a découvert sur un des sites la photographie de Suzanne Verdal, et cette femme qui pour des milliers de gens n'avait pas de visage et qui représentait un peu " la femme ", qui représentait une chimère, tout d'un coup, elle a pris un visage humain. Quel sentiment vous avez là-dessus ? Parce que moi j'ai été , je ne dirais pas choqué, mais j'ai été étonné tout d'un coup de mettre un visage sur ce prénom… Vous, comment vous avez ressenti ça ? J'ai presque envie de dire que j'aurai voulu que Suzanne reste un prénom. Quand la photo a été publiée, elle a pris, on a pu mettre un visage sur le nom.
L.C : Quelle photographie ? De quelle époque ?
A.L : Toute récente.

L.C : Toute récente ?
A.L : Pas du temps où vous l'avez connue.

L.C : Oui, parce que cela fait longtemps que je ne l'ai pas vue (Suzanne).
A.L : Vous n'avez pas vu cette photo, c'était sur un site finlandais?
L.C : Non, moi je depuis les derniers deux ans, je visite rarement les sites car nous avons travaillé intensément.

A.L : Je m'en doute bien.
L.C : Plus que le monastère.

Rires.

A.L : Une autre forme de recueillement.
L.C : rires Peut-être Oui…

A.L : Un autre français Philippe Djian , connaissez-vous Philippe Djian ? (Betty Blue). C'est un roman.
L.C : Je connais le nom, mais je ne connais pas le livre.

A.L : Il a écrit qu'il a appris à vivre avec une femme en écoutant vos chansons et en lisant vos livres.
L.C : Je suis très heureux que mon travail soit utile. On espère toujours que le travail que l'on fait puisse être utile au monde, que ça existe, que ça aide, que ça touche, que ça… Un artiste actif qui a une utilité.

A.L : C'est pour ça que vous dites que vos chansons sont aussi solides qu'une Volvo ?
L.C : Oui, une Volvo… parce qu'ils disent que les Volvo durent trente ans..

A.L : j'ai une question un petit peu complexe à vous poser et c'est moi qui l'ai rédigée… et… c'est par rapport à ce qui se passe dans le monde et principalement là-bas… en Israël. Est-ce que vous pensez qu'Abraham n'aime plus ses enfants ?
L.C : Abraham a deux tribus d'enfants, hein ?

A.L : Je suis juif aussi…
L.C : Oh…Mais les arabes aussi sont les fils d'Abraham.

A.L : Et pourtant les enfants se battent.
L.C : Malheureusement c'est une bataille intestine, dans la famille. C'est cela qui est tragique, parce que ce sont des peuples avec des rapports très proches, même par les idées…même l'idée de Dieu est très proche. Ça c'est une des choses qui fait le paradoxe du problème israélien.

A.L : Et ça vous touche ?
L.C : Ca nous touche beaucoup. Même avec Sharon on en discute. Mais euh… ça c'est une tragédie qui prend des proportions si grandes que ça me rend silencieux. Je ne sais pas comment dire.

A.L : ça vous rend silencieux et vous ne savez pas trop comment réagir par rapport à ça. Vous êtes touché…
L.C : Complètement et profondément mais je ne sais pas comment, je ne connais pas….je n'ai même pas même en moi l'idée d'une solution.
A.L : Qui l'a cette idée ? Quand on trouvera l'idée peut-être qu'on aura fait un petit pas
L.C : Au fond, ce n'est pas dans nos mains. Il y a d'autres forces et d'autres influences que les humains ne dirigent pas. Et on doit chacun se débrouiller dans cette situation. Les solutions ne sont pas dans les mains humaines.

A.L : Dans les mains de Dieu ?
L.C : Peut-être sûrement

A.L : On va laisser le silence après ça.

Silence

A.L : Dans la chanson " The night comes on ", je suppose que c'est la mère qui demande au fils de retourner dans le monde…C'est mon interprétation.`
L.C : C'est ça.

A.L : Quelle est la voix qui vous a fait retourner dans le monde.? Est-elle spirituelle ? Matérielle ? Sexuelle ou Sensuelle ?
L.C : C'est probablement la vraie voix de ma mère.

A.L : Masha. Vous vous êtes rappelé et vous êtes retourné dans le monde, vous êtes revenu vers nous.
L.C : La voix de ma mère dans ma vie -elle est morte il y a quelques années- reste la plus sage,

A.L : la sagesse ?
L.C : La sagesse. Une sagesse pas sublime pas exaltée, pas…

A.L : quelque chose de Tranquille, paisible ?
L.C : Tranquille et pratique. Pragmatique.

A.L : Pragmatique, c'est le mot. Deux dernières questions ?
L.C : Avec plaisir !

A.L : Dans "Never Any Good", vous avez écrit:
"I was never any good at loving you
I was pretty good at taking out the garbage
Pretty good at holding up the wall
Dealing with the fire and the earthquake
But that don't count"

C'est un peu le même thème que dans "Last Year's Man", d'ailleurs. Vous avez souvent douté de vous…
LC. C'est bien vu, je n'avais jamais entendu ça auparavant.

A.L :Vous avez douté de vous, de vos actes, de votre talent, comme si c'était
une seconde nature. Pourquoi?. Pour être "Humbled in love"?.Et il y a aussi le poème "Better"...
Finalement, pensez-vous être toujours "never any good" ou bien êtes-vous "better"?.
L.C : Mais dans ces affaires, ces affaires de cœur, il n'y a pas de maîtres. Personne n'est le maître de son cœur et…
A.L : C'est quelque chose qu'on ne peut pas diriger, on est envahi
L.C : Précisément.

A.L : dans un ancien interview vous finissiez en disant " il reste encore des perdants magnifiques et j'en suis un. " Aujourd'hui qu'est-ce que vous pouvez dire ? Vous avez toujours l'impression d'être un perdant magnifique ?
L.C : Je pense que c'est la meilleure position. pour un humain. J'ai écrit dans une autre chanson " A Thousand kisses deep "

And summoned now (Leonard se traduisant lui-même en français) Appeler maintenant
To deal with your invincible defeat. L'échec invincible.
Tout le monde à un certain point est contre l'échec invincible et il faut se débrouiller avec ce fait-là. Echec invincible.

AL : Un échec invincible … Merci pour les réponses

Note de Patrice: Pendant toute la durée de la conversation, Leonard s'est exprimé principalement en français mais aussi en anglais. C'est cette synthèse des deux langues qu'il fallait absolument réaliser. Merci à Marc pour ce travail peu facile.

(c) Albert Labbouz & Patrice Clos, France 2001
Photos (c) Albert Labbouz & Sony Music posted with Leonard Cohen's permission, any other use prohibited
Webmasterisation: Patrice Clos
 

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