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Un échec invincible
Interview de Leonard Cohen par Albert Labbouz
Albert Labbouz : Patrice vous demande… Nous savons tous à quel point vous
aimez la France : Joan of Arc, Le partisan, Edith Piaf et bien d'autres artistes…
Leonard Cohen : Plus que ça même… Mes enfants étaient élevés ici. A Paris
et dans le Lubéron.
A.L : Qu'est-ce que vous aimez le plus en France ?
L.C : Silence, il réfléchit Le plus ? ça c'est difficile parce que…
A.L : c'est Patrice qui a concocté cette question. Il vous connaît très
bien Patrice.
L.C : ça c'est difficile… Peut-être Sharon peut répondre parce qu'elle
adore Paris. Moi, La France n'est pas vraiment un pays vraiment étrange, même
si je ne parle pas français. Cela fait longtemps que je connais la France, Il y
a quelque chose de très familier. C'est très difficile de choisir parmi les
choses familières. Le fait qu'elles soient familières exclut un choix.
A.L : En choisir un c'est oublier plein d'autres…
LC : C'est comme si je devais choisir entre un grand crème ou un crème ( c'est
ce qu'il a commandé et qui est posé devant lui.) Sourires…
A.L : le premier album dédié à vos chansons était chanté par Graeme
Allwright… C'est quelqu'un que vous connaissez.
L.C : Oui…
A.L : Maintenant en 2001, quel regard vous avez sur ces adaptations ?
L.C : Oh, j'adore tout ce qu'il fait, Graeme.
A.L : Il a très envie de vous téléphoner
L.C : Oui… oui… il faut que je lui parle, c'est certain
A.L : Question c'est la deuxième. En voyant le titre de votre prochain album, je n'ai pas pu m'empêcher de penser
aux DIX Nouveaux Commandements.
L.C : Ah oui, oui. Moi je n'y ai pas pensé, mais j'ai pensé à la harpe du Roi
David. Elle avait 10 cordes.
A.L : J'ai bien senti que le chiffre 10…….
L.C : Oui… c'est juste.
Arrivée de Sharon Robinson. Présentation.
A.L. : Qu'est ce que vous aimez le plus en France, Sharon Robinson ?
S.R: I love the language, the culture, the architecture, the lay-out of the
city, you know, the city is very beautifully designed.

A.L (A Leonard).Est-ce que vous pensez que les sites webs qui vous sont
dédiés sont utiles à vos admirateurs et puissent être aussi utiles aux
jeunes générations à vous découvrir ?
L.C : Oui, moi je crois que les sites sont déterminants. C'est le témoin que
les choses tournent parce qu'avec moi, il n'y a pas beaucoup de publicité, je
reste tranquille presque à l'arrêt pendant des années et c'est par les sites
que je peux, pas uniquement rester en contact avec d'autres, mais avoir des
nouvelles, avoir des échos de mon travail.
Plus loin dans l'interview, Leonard dira, à propos des sites qui lui sont
dédiés, ces quelques mots sur la " Concordance " de Marie Mazur :
" Il y a même une Concordance où vous pouvez grâce au moteur de
recherche, à partir d'un simple mot, trouver les références de mes poèmes,
romans et chansons qui contiennent ce mot "
A.L : En fait, ce sont les sites qui ont maintenu le lien entre vous et ceux
qui vous aimaient. C'est ça qui vous a, si je comprends bien ce que vous me
dites, fait comprendre que vous existiez encore pour d'autres, ailleurs dans le
monde.
L.C : Oui. Je sais. Ça c'est - comment dit on ? écho ? C'est un écho très
précis et très doux pour moi.
A.L : En tous cas, on est très touché surtout le site francophone de
Patrice Clos (site auquel je participe) que vous nous communiquez comme ça des
choses, nous ça nous fait chaud au cœur à chaque fois.
L.C : Oh merci beaucoup, et je m'adresse bien sûr la aussi à Patrice…
A.L Est-ce que vous avez un message pour les lecteurs francophones.
L.C : Aux lecteurs francophones, à vous et à Patrice, j'adresse mes meilleurs
sentiments, ma gratitude pour tout ce que vous avez fait pour moi, car vous avez
fait beaucoup.
A.L : Patrice travaille dur à ça vous savez…
L.C : J'y suis très sensible, car je sais comme toute chose est difficile à bâtir
dans ce monde. Bien faire est un tel travail ici-bas. De cet effort, cette
attention pour moi, cette dévotion, je suis profondément touché et je veux
dire ici combien j'apprécie Patrice, et lui dis au passage que je suis
parfaitement au courant de tout ce qui se fait pour moi. Je lui répète : Merci !
A.L : C'est nous. C'est nous qui vous remercions beaucoup Leonard. Vraiment.
Vraiment.
On a découvert sur un des sites la photographie de Suzanne Verdal, et cette
femme qui pour des milliers de gens n'avait pas de visage et qui représentait
un peu " la femme ", qui représentait une chimère, tout d'un coup,
elle a pris un visage humain. Quel sentiment vous avez là-dessus ? Parce que
moi j'ai été , je ne dirais pas choqué, mais j'ai été étonné tout d'un
coup de mettre un visage sur ce prénom… Vous, comment vous avez ressenti ça
? J'ai presque envie de dire que j'aurai voulu que Suzanne reste un prénom.
Quand la photo a été publiée, elle a pris, on a pu mettre un visage sur le
nom.
L.C : Quelle photographie ? De quelle époque ?
A.L : Toute récente.
L.C : Toute récente ?
A.L : Pas du temps où vous l'avez connue.
L.C : Oui, parce que cela fait longtemps que je ne l'ai pas vue (Suzanne).
A.L : Vous n'avez pas vu cette photo, c'était sur un site finlandais?
L.C : Non, moi je depuis les derniers deux ans, je visite rarement les sites car
nous avons travaillé intensément.
A.L : Je m'en doute bien.
L.C : Plus que le monastère.
Rires.
A.L : Une autre forme de recueillement.
L.C : rires Peut-être Oui…
A.L : Un autre français Philippe Djian , connaissez-vous Philippe Djian ? (Betty
Blue). C'est un roman.
L.C : Je connais le nom, mais je ne connais pas le livre.
A.L : Il a écrit qu'il a appris à vivre avec une femme en écoutant vos
chansons et en lisant vos livres.
L.C : Je suis très heureux que mon travail soit utile. On espère toujours que
le travail que l'on fait puisse être utile au monde, que ça existe, que ça
aide, que ça touche, que ça… Un artiste actif qui a une utilité.
A.L : C'est pour ça que vous dites que vos chansons sont aussi solides
qu'une Volvo ?
L.C : Oui, une Volvo… parce qu'ils disent que les Volvo durent trente ans..
A.L : j'ai une question un petit peu complexe à vous poser et c'est moi qui
l'ai rédigée… et… c'est par rapport à ce qui se passe dans le monde et
principalement là-bas… en Israël. Est-ce que vous pensez qu'Abraham n'aime
plus ses enfants ?
L.C : Abraham a deux tribus d'enfants, hein ?
A.L : Je suis juif aussi…
L.C : Oh…Mais les arabes aussi sont les fils d'Abraham.
A.L : Et pourtant les enfants se battent.
L.C : Malheureusement c'est une bataille intestine, dans la famille. C'est cela
qui est tragique, parce que ce sont des peuples avec des rapports très proches,
même par les idées…même l'idée de Dieu est très proche. Ça c'est une des
choses qui fait le paradoxe du problème israélien.
A.L : Et ça vous touche ?
L.C : Ca nous touche beaucoup. Même avec Sharon on en discute. Mais euh… ça
c'est une tragédie qui prend des proportions si grandes que ça me rend
silencieux. Je ne sais pas comment dire.
A.L : ça vous rend silencieux et vous ne savez pas trop comment réagir par
rapport à ça. Vous êtes touché…
L.C : Complètement et profondément mais je ne sais pas comment, je ne connais
pas….je n'ai même pas même en moi l'idée d'une solution.
A.L : Qui l'a cette idée ? Quand on trouvera l'idée peut-être qu'on aura fait
un petit pas
L.C : Au fond, ce n'est pas dans nos mains. Il y a d'autres forces et d'autres
influences que les humains ne dirigent pas. Et on doit chacun se débrouiller
dans cette situation. Les solutions ne sont pas dans les mains humaines.
A.L : Dans les mains de Dieu ?
L.C : Peut-être sûrement
A.L : On va laisser le silence après ça.

Silence
A.L : Dans la chanson " The night comes on ", je suppose que c'est
la mère qui demande au fils de retourner dans le monde…C'est mon interprétation.`
L.C : C'est ça.
A.L : Quelle est la voix qui vous a fait retourner dans le monde.? Est-elle
spirituelle ? Matérielle ? Sexuelle ou Sensuelle ?
L.C : C'est probablement la vraie voix de ma mère.
A.L : Masha. Vous vous êtes rappelé et vous êtes retourné dans le monde,
vous êtes revenu vers nous.
L.C : La voix de ma mère dans ma vie -elle est morte il y a quelques années-
reste la plus sage,
A.L : la sagesse ?
L.C : La sagesse. Une sagesse pas sublime pas exaltée, pas…
A.L : quelque chose de Tranquille, paisible ?
L.C : Tranquille et pratique. Pragmatique.
A.L : Pragmatique, c'est le mot. Deux dernières questions ?
L.C : Avec plaisir !
A.L : Dans "Never Any Good", vous avez écrit:
"I was never any good at loving you
I was pretty good at taking out the garbage
Pretty good at holding up the wall
Dealing with the fire and the earthquake
But that don't count"
C'est un peu le même thème que dans "Last Year's Man", d'ailleurs.
Vous avez souvent douté de vous…
LC. C'est bien vu, je n'avais jamais entendu ça auparavant.
A.L :Vous avez douté de vous, de vos actes, de votre talent, comme si
c'était
une seconde nature. Pourquoi?. Pour être "Humbled in love"?.Et il y a
aussi le poème "Better"...
Finalement, pensez-vous être toujours "never any good" ou bien
êtes-vous "better"?.
L.C : Mais dans ces affaires, ces affaires de cœur, il n'y a pas de maîtres.
Personne n'est le maître de son cœur et…
A.L : C'est quelque chose qu'on ne peut pas diriger, on est envahi
L.C : Précisément.
A.L : dans un ancien interview vous finissiez en disant " il reste
encore des perdants magnifiques et j'en suis un. " Aujourd'hui qu'est-ce
que vous pouvez dire ? Vous avez toujours l'impression d'être un perdant
magnifique ?
L.C : Je pense que c'est la meilleure position. pour un humain. J'ai écrit dans
une autre chanson " A Thousand kisses deep "
And summoned now (Leonard se traduisant lui-même en français) Appeler
maintenant
To deal with your invincible defeat. L'échec invincible.
Tout le monde à un certain point est contre l'échec invincible et il faut se
débrouiller avec ce fait-là. Echec invincible.
AL : Un échec invincible … Merci pour les réponses

Note de Patrice: Pendant toute la durée de la
conversation, Leonard s'est exprimé principalement en français mais
aussi en anglais. C'est cette synthèse des deux langues qu'il fallait
absolument réaliser. Merci à Marc pour ce travail peu facile.
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